Tribunal des mots

En l’an 2019, Papier Machine a ouvert le grand procès de la langue. C’est l’ensemble de notre vocabulaire qui s’est trouvé soudain suspecté d’infamie et mis en examen. La Justesse lexicale, soucieuse de justice, a recommandé à Papier Machine de se déclarer partie civile pour ouvrir et nourrir un vaste dossier d’instruction.

Ici, vous pourrez consulter, au bas de cette page, l’ensemble des mots envoyés depuis sur le banc des accusés par des citoyen·nes concerné·es. Vous pouvez consulter les plaidoyers récoltés jusqu’à lors et compléter vous-même un procès verbal à grand renfort d’arguments à charge ou à décharge, de déposer plaintes ou recours ainsi que d’apporter votre concours aux enquêtes déjà entamées en témoignant pour ou contre un mot déjà épinglé.

Chaque contribution apportera sa pierre à l’édifice de la Justice lexicale pour juger de l’accident, de la légitime défense ou de la préméditation, pour condamner ces mots au silence ou les promouvoir à l’usage quotidien.



DÉPOSER UNE PLAINTE :

Dans ce procès, vous êtes toustes témoins et nous vous convoquons à la barre afin de prendre parti ou dénoncer les mots eux-mêmes et surtout l’usage qu’on en fait.



    BANC DES ACCUSÉS :

    Inspirant, te, plainte, par Hugues Leroy (Profession : non renseigné)
    ” « Un ouvrage inspirant, à lire de toute urgence. » Après s’être enfui dans une école de management, le prévenu se livre désormais à l’apologie des littératures pneumatiques au lieu de faire son boulot dans les salles de réanimation — dont il n’aurait jamais dû sortir.”



    Poétesse, recours, par Sarah Mostrel (Profession : écrivain)
    ” « Poétesse » ou « femme poète » ? Telle serait la question. « Poétesse » sonne mal à mes oreilles. Forme vieillie diront certains, tréma antécédent sur le e à l’appui. Péjoratif, disent d’autres, le mot rimant avec prêtresse, rudesse, vieillesse… « Poète femme » ferait-il mieux l’affaire ? Pourquoi cette difficulté ? Combien de femmes ont été empêchées d’orner de leurs vers, de leurs pensées, de leur pinceau, de leurs notes, la société ? Maïakovski considérait la poésie d’Akhmatova comme absurde. Elle sera interdite de publication. Je connais Louise Labé, Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles, Marie Noël, Louise de Valmorin, Andrée Chedid, Emily Dickinson, Sapphô. Mais qui dans la Pléiade ? Tant de talentueuses auteures réprimées, tant de compositrices oubliées, tant de géniales peintres et photographes qui n’ont pas trouvé de « esses » pour exister… !”



    Adaptable, plainte, par Charlyne Audin (Profession : prof au carré; prof de langue et de littérature pour futurs profs de français)
    “Je déclare le mot « adaptable » coupable de la liquidation de l’enseignement en ce qu’il pousse les professeurs à accepter bon nombre de situations contraires à leur perception du métier. Si l’adaptation à certains contextes est louable, d’autres relèvent d’une soumission aveugle à un système pervers. Il n’y a même pas de « morceau de sucre » pour « aider la médecine à couler »…”



    Tolérance, plainte, par Alex (Profession : animatrice médiatrice)
    “Le mot tolérance est un mot utilisé à toutes les sauces sous couvert de bonnes intentions, de vivre ensemble et autres liens sociaux à entretenir. Tolérance pour tolérer l’autre, surtout ne pas le connaitre, le rencontrer mais le tolérer. Ne pas apprendre de l’autre, ne pas s’enrichir réciproquement mais le tolérer. Juste assez pour ne pas lui casser la gueule. Ni vivre avec, ni manger, danser avec lui mais juste l’imaginer juste à côté et mordre ses lèvres, serrer ses poings pour rester calme. On le tolère, on ne l’aime pas, on le tolère, on vit juste à côté, on ne questionne pas, on tolère.”



    Dance-floor, présomption d’innocence, par anonyme (Profession : viveuse)
    “A ce jour je demande la présomption d’innocence pour le mot dance-floor, injustement supprimé de notre imaginaire collectif. Dance-floor comme la possibilité de communier ensemble avec le sol avec des verbes comme glisser, taper, se rouler, pivoter, sauter sont indispensables à notre bonne joyeuseté et santé.”



    Top, demande de sursis, par Arthur Lacomme (Profession : metteur de mots en ondes)
    “J’estime que nous avons bien trop vite condamner le mot top et, de facto, l’expression c’est top ! Ce mot n’a pas eu de pot alors que son efficacité, tant visuelle qu’auditive, a fait ses preuves. Rapide. Clair. L’économie des mots dans cette expression est richesse de contenu ! Moins en dire avec cette phrase, c’est se réserver pour la suite. Condamner ce mot, c’est enterrer Marc Toesca, 50 fois, bande d’assassin⸱es !”



    Vistule, recours, par Yves Czerczuk (Profession : psycho-géographe, membre du Centre de Recherche des Sens Impensés)
    “Il nous a été notifié l’interdiction d’employer le terme « vistule » comme une partie obsolète du corps humain, et d’en garder le sens purement fluvial. Déçue de ce verdict, l’équipe du Centre de Recherche des Sens Impensés (CRSI) en appelons à un glissement sémantique conciliant et liquide, pour que de la rivière originale le sens coule jusqu’aux liquides corporels innommables.”



    Transparence, témoignage à charge, par Henry Landroit (Profession : divers)
    “Le mot transparence sera désormais exclu du discours politiques et reservé à désigner une des qualités des vitres (portes vitrées, fenêtres, etc.) qui permettent de voir de l’intérieur vers l’extérieur et vice-versa tandis que l’emploi de transparence dans le langage politique permet au contraire d’assombrir le discours et de noyer le poisson. Exemples : le processus sera transparent – la transparence est mon premier souci, etc.”



    Mammouth, demande de réhabilitation, par Jean-Baptiste Labrune (Profession : non renseigné)
    “Je souhaiterais réhabiliter le mamouth parce qu’il a bien le droit d’être gras, après tout, que, d’ailleurs, ce sont ses poils qui sont gras, et qu’il n’a pas disparu, contrairement à ce que dit la légende potache, à cause de l’absence de papouths.”



    Endimanché·e, demande de réhabilitation, par Selma (Profession : endimanchable)
    “Oui, je suis un mot snob et on me lit encore seulement chez Flaubert, oui je veux dire les habits d’église du dimanche, les plus beaux qu’on reserve à ce seul moment de la semaine, le dimanche « sacré ». Certes. Mais le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, le vendredi, le samedi, pourquoi pas s’endimancher ? Et faire de tous les jours dimanche ?”



    Idoine, défense, par Khâ (Profession : écailler)
    “Je déclare sur l’honneur reptilien de mes écailles que le mot Idoine réchauffe de façon désinteressée les zelliges de nos corps ensablés et froids. Des mosaïques de carreaux à la bonne place au bon endroit, approprié tel des capitalistes bien sentis. J’adoube.”



    Pourquoi, défense, par un·e déposant·e anonyme (Profession : poète)
    “un mot en même temps une phrase. Une question qui permet de continuer la conversation ou le texte. Un mot existant dans toutes les langues et très utile et quotidien. Et pourquoi pas pourquoi ?”



    Bienveillance, témoignage à charge, par Aïnhoa Jean-Calmettes (Profession : journaliste à qui on ne l’a fait pas)
    “Je voudrais dépecer bienveillance, parce que c’est de la condescendance, du mépris de classe. Il y a trop de miel dans ce mot, ça dégouline. Et puis y’a veillance dedans, comme « surveillance » et on peut pas « bien » veiller, sauf un malade ou un mort, mais alors on le fait avec tendresse, espoir, « bien » c’est pas assez.”


    Bienveillance, demande de réhabilitation, par Joëlle (Profession : non renseignée)
    “Aborder les autres, les considérer, les respecter en ce qu’ils sont, en leur faisant crédit de tous leurs possibles, c’est cela la bienveillance. Le regard posé avec générosité latente et souci d’être avec eux, et non contre, et ni au-dessus, comme allégué par une autre déposante.”



    Nez, demande de changement d’orthographe, par Edouard Luquet (Profession : rusé coquin)
    “Nez. En voilà un bien vilain mot, avec si peu de lettres pour décrire un appendice du plus bel effet dans nos contrées. Non, décidément, non. Nez est bien trop court pour ce coin d’anatomie !”



    Interaction, à défendre à tout prix, par Cristophe Chaubet (Profession : physicien quantique)
    “Ce mot a un sens physique précis et profond. Une interaction fondamentale est un processus physique modifiant la dynamique des particules, qui est causée par une « force », elle-même découlant d’une répartition inhomogène de l’énergie qui y est associée. Il y a quatre interactions fondamentales dans l’univers : deux que nous connaissons bien, la gravitation et l’électromagnétisme (électricité/électronique/wifi/TV/radars ; etc.), et deux totalement cachées à l’intérieur des noyaux des atomes : l’interaction faible (qui provoque la -radioactivité beta) et l’interaction forte (qui -assure la cohésion des protons entre eux et donc la stabilité des atomes). Tout notre univers en découle. Ce mot est « dynamique » : l’étude et la compréhension des interactions sont au centre de la Physique moderne (physique quantique, physique des particules, physique des trous noirs super massifs). L’interaction c’est « ce qui se passe », c’est la cause de tout mouvement. Elle existe dès lors que les « potentiels » ne sont pas homogènes dès qu’il y a des gradients entre les énergies. Alors il y a force, il y a action, il y a interaction que ce soit entre deux masses, entre deux charges, entre deux spins, deux protons, etc. C’est, par exemple, l’interaction entre électrons et photons qui permet à une ampoule LED de consommer très peu et de durer très longtemps. De même entre deux humains : l’interaction entre deux êtres c’est « ce qui se passe », c’est la cause de tout mouvement, de la société entière. On sait maintenant que les plantes aussi interagissent et sont solidaires entre elles. Finalement, on peut voir l’interaction comme une « friction » entre deux entités, une friction génératrice de toute vie.”



    Hardiesse, demande de réhabilitation, par Dan. Van den Berg (Profession : malheureux)
    “Hardiesse : courageux qui l’emploie encore aujourd’hui.”



    Politique, demande de changement d’ortographe, par D. Berthomé (Profession : non renseigné)
    “Le terme politique, bien terne politique, suppose ou connote l’organisation des affaires sociétales. Or, dorénavant, et à voir depuis quand cette réalité est observable dans le développement de nos sots si étés, ce secteur de la populace est plutôt en train de ponctionner les biens communs sur l’autel de la privatisation et autres choux-fleurs pourris émanants des sphères financières. Toutes les tiques polymorphes qui s’abreuvent de sang versé. Une nouvelle orthographe est nécessaire : polytique.”



    Vague à l’âme, demande de réhabilitation, par Anne-Louise Cottet (Profession : non renseigné)
    “C’est joli vague à l’âme, on devrait pouvoir l’utiliser pour le bonheur, quand on les vagues de bonheur à l’âme, je trouve que le bonheur fait plus de vagues que la mélancolie, qui est plutôt une marée basse de clapotis.”



    Cynique, témoignage à charge, par un·e déposant·e anonyme (Profession : non renseigné)
    “Cynique c’est quand t’as peur de te faire niquer par l’amertume et l’âme aire, l’amer tue tu paniques c’est tout alors tu niques tu niques si si niques.”



    Relance, plainte, par Aline Fares (Profession : auteure, conférencière et militante)
    “Je souhaite porter plainte contre le mot relance. Il a pris beaucoup trop de place, on dirait même qu’il prend toute la place. C’est comme si on n’attendait que cette relance, celle qui suit irrémédiablement la crise et qui nous en sortira. Crise-relance-crise-relance-crise-relance… La relance suit la crise, mais elle la précède aussi, elle en est même l’annonciation. Alors qu’elle arrête de faire la maline, la relance. Elle coûte cher : des milliards, des dizaines de milliards, des centaines de milliards, qui seront autant de dettes. Elle nous ment : sous couvert de soi-disant bienfaits, elle est occupée à faire redémarrer une machine pourtant bonne à mettre au rebu, la même qui turbine depuis plus de 150 ans dans un bruit assourdissant.
    La relance s’invite partout et pourtant elle n’est qu’une illusion. Sous un couvert positif, la relance accélère la destruction des écosystèmes, la fabrication de milliardaires et les cohortes de misérables dont ils se nourrissent, l’épuisement des corps, des sols, l’épuisement du vivant. Ceux qui dirigent la machine prendront sa défense, pour sûr, et ils mettront de l’énergie, car ils l’adorent. En fait ils craignent par dessus-tout qu’elle parte et ne revienne plus, car – pour eux – elle produit des merveilles: dividendes, plus-value, rendements, profits. Méfiez-vous de leur réquisitoire. Je demande pour ma part au tribunal de bien vouloir considérer la possibilité d’une extradition pure et simple de la relance. Qu’on la relance loin, très loin, et qu’elle ne revienne jamais!”



    Second, défense, par Jonah (Profession : écolier)
    “Je prends la défense du mot « second », dont la lettre C se prononce comme un G, ce qu’on peut trouver un peu bizarre. Je me suis bien renseigné, le mot vient du latin secundus, mais on a écrit « segond » ou « second » pendant très longtemps. Tout le monde prononçait « segond » : sûrement parce qu’en français, c’est plus facile de dire « segond » que « second »… et puis « second », ça fait drôle comme prononciation on dirait un gros mot !
    Au XVIIIe siècle, on a unifié l’orthographe dans toute la France, et le mot « second » a été choisi pour respecter l’étymologie latine. Mais la prononciation, elle, n’a jamais changé…
    Au début ça m’a un peu énervé (je faisais la faute, j’écrivais comme on prononce, donc j’aurais bien voulu changer la règle), mais maintenant que je me suis habitué, parce que je lis beaucoup, je me dis que si on écrivait « segond » je trouverais ça assez laid…”



    Riquiqui, présomption d’innocence, par Yves Czerczuk (Profession : philosophe junior)
    “Riquiqui sont les Snorkys, mais pas que ! N’est-il pas fatiguant pour le petit d’être systématiquement pensé mignon ? Il est temps de rendre au minuscule le droit au laid, pour que cesse enfin le diktat du beau et le suremploi du mot «petit».”



    Abracadabrantesque, demande de réhabilitation, par Marguerite Demoëte (Profession : trapéziste textuelle)
    “Parce qu’il faut être poète ou président – ou les deux – pour avoir la patience et l’effronterie d’articuler sans faute ce mot magique, je vous demande de reconsidérer favorablement le seul mot qui unit Arthur Rimbaud et Jacques Chirac.”



    Palsambleu, demande de réhabilitation, par Marguerite Demoëte (Profession : scribe amateur)
    “La plus belle des insultes du Capitaine Haddock (avec moule à gaufres) nous invite à considérer une étymologie alternative, qui associerait la couleur du sang à celle de son pull.”



    Protozoaire, demande de sursis, par Yves Czerczuk et Marguerite Demoëte (Profession : etymologues approximatifs, biologistes sentimentaux)
    “Démodés, le mot et le monde protozoaires mériteraient pourtant une seconde vie. Tout comme l’ère ayant précédé l’animal, la vie avant l’amour paraît ne jamais avoir existé une fois qu’un quiconque s’est présenté à notre zoaire. Nous demandons donc à ce que son proto se voit offrir une deuxième chance, en qualifiant la période qui a couru jusqu’à tomber amoureux.”



    Financier, présomption d’innocence, par Gustave Saint-Honoré (Profession : avocat jésuite)
    “Pourquoi condamner tous les financiers, coupables de détruire le monde, alors que certains d’entre eux sont des gâteaux sans défense? Bien de braves gens en colère cassent du sucre sur le dos de la finance, et ils n’ont pas tort. Mais le problème c’est qu’ils mettent tous les œufs dans le même panier, et inculpent des innocents qui ne manquent pourtant pas de biscuits pour se défendre. Non, tous les financiers ne sont pas des durs à cuire. Le papier ne sert pas uniquement de planche à billets, il est aussi cuisson. Toutes les bulles n’éclatent pas. En cuisine, elles se lèvent doucement pour donner toute leur volupté au moelleux des financiers. Mais je suis conscient que les amalgames ont la dent dure. Notre grammaire roule dans la farine nos contemporains qui se perdent dans cette forêt noire. Les uns sont couverts d’amandes alors que les autres ne se font jamais griller. Pour réparer cette injustice je vous propose de manger tous les financiers avec ou sans amende.”



    Mythique, demande de réhabilitation, par Nicolas Krastev-Mckinnon (Profession : étudiant)
    “A l’heure où les lancinants « C’est sympa! », « C’est cool !», « C’est bien ! » semblent avoir phagocyté le langage quotidien, je rêve que l’on décèle à nouveau du mythique dans tout ce qui vit. Dire d’un être, d’un comportement, d’un geste, qu’il est mythique, c’est s’étonner encore devant les petits riens de l’ici et maintenant, s’émerveiller devant la grandeur perçue dans un moment ponctuel.
    Voir du mythique, c’est admettre que le réel en permanence se réinvente, là, sous nos yeux, en même temps qu’il rejoue, éternellement, les histoires du passé. Le regard renouvelé – qui partout voit du mythique surgir – inscrit le banal dans l’historique, l’insignifiant dans le légendaire. Tout est sujet de mythologie.”



    Chanclette, défense, par Sara Baudel (Profession : astrologue)
    “Quand la chancla espagnole rencontre la claquette française… c’est fusionnel. Ce mot pataouète – argot pied-noir qui mélange le français, l’arabe et l’espagnol – désigne vos plus fidèles chaussures d’intérieures (pantoufles, tongs, babouches tout est permis), auxquelles vous accordez une valeur sentimentale. En honneur à toutes celles que l’on ne voit pas, mais qui sont toujours là.”



    Condamner, plainte, par Jérôme Piron et Arnaud Hoedt (Profession : enseignants et linguistes par déformation)
    “Qu’est-ce que c’est que ce « m » en plein milieu ? Une coquetterie de pédant ­latiniste. À ce jeu-là, on devrait écrire digitum et prononcer « dwa ».”



    Déplacement, défense, par Driss Ksikes (Profession : écrivain, journaliste, dramaturge, autrement dit, auteur en mouvement)
    “J’aimerais défendre le mot « déplacement » qui signifie autant le voyage physique, le pas de côté, le changement de perspective et, de là, la possibilité de se voir différemment de percevoir autrement les autres.”



    Diversité, défense, par Gerty Dambury (Profession : écrivaine)
    “ce terme renvoie généralement aux populations non-blanches sans que la chose ne soit clairement énoncée. Je ne pense pas que les personnes blanches qui utilisent ce mot mesurent entièrement ce qu’il recouvre. Il a été diffusé dans la parole publique pour faire référence à tout ce qui n’est pas dans la communauté dominante, laquelle communauté refuse de se voir comme telle, ne peut pas se voir comme telle précisément parce qu’elle ne fait pas ce pas en arrière qui est nécessaire pour se regarder être et agir. Elle est comme « naturellement » au centre et tout ce qui ne fait pas partie de sa communauté centrale fait partie de la diversité. Ce terme permet également de classer quelque part les personnes vivant avec un handicap. D’une certaine manière, et sans vouloir exclure les personnes handicapées, les personnes noires ou d’origine maghrébine et asiatique ont beaucoup de mal avec le fait qu’on les classe avec les handicapés, ce qui, sans le dire, signifie que la couleur de peau ou l’origine non européenne seraient des « handicaps ». Il s’agit effectivement d’un handicap social vu la maière dont le système est organisé. Les personnes racisées (vues, de l’extérieur, avant tout à partir de leur couleur de peau entre autres) sont amenées à poser la question du validisme et à se retrouver aux côtés des handicapés tout en cherchant à se démarquer de cette notion de handicap. Il s’agit donc d’une précision délicate à faire entendre. Doit-on rechercher un autre mot ou doit-on se débarrasser du système ? Je pencherais plutôt pour la deuxième solution. Il faut transformer la société et la pensée dans cette société, cette pensée qui établit un centre et des périphéries, des marges, des « divers » qui détonnent et dont on est obligé de s’occuper en leur inventant des dispositifs particuliers qui permettent d’éviter de se poser la question de la nécessité d’un centre…”



    Adresse, défense, par Aïnhoa Jean-Calmettes (Profession : journaliste habile)
    “Je voudrais prendre la défense d’adresse. Parce qu’on ne peut rien dire, ni écrire, sans l’envoyer à quelqu’un ou quelque chose. L’autre est le début de tout langage, sans lui, il n’existe pas. Et que dans l’ambigüité avec l’adresse postale, c’est aussi l’idée que l’autre est un lieu, un refuge, une maison. « Tu n’as pas été invitée dans ma vie, tu y étais chez toi » (Lettre à D., André Gorz) // « Je vais me détourner et écrire les mots de l’adresse, les mots de l’adresse qui sont l’unique manière de construire une identité qui soit tienne sans cloison. » (Quelque chose noir, J. Roubaud) et puisqu’aussi, il faut être adroit, quand on manie les mots. L’adresse est peut-être une justesse.”



    Aube, Présomption d’innocence, par Luc Schuiten (Profession : architecte utopiste)
    “L’aube est la promesse d’une belle journée qui commence par la première lettre de l’alphabet. Elle s’écrit tout en rondeur, c’est un soleil fragile, pâle et vibrant qui émerge doucement à l’horizon. L’aube rallonge les ombres jusqu’à les étirer à l’infini. Elle dévoile progressivement les contours du paysage et fait surgir de la nuit la pâleur des visages.”



    Autonome, Plainte, par Bernard Lahire (Profession : Sociologue determiné)
    “J’aimerais condamner l’usage que fait la loi LRU, en France (loi relative aux libertés et responsabilités des universités ou dite « loi d’autonomie des universités ») du terme autonomie. Les universitaires sont très attachés à leur liberté d’enseignement et de recherche et à leur autonomie (leur capacité à décider seuls de ce qu’ils doivent rechercher). En l’occurrence, c’est tout le contraire qui s’est passé. La seule autonomie qui est visée, c’est l’autonomie budgétaire des établissements. C’est comme quand les libéraux vous parlent de « liberté » mais qu’en fait ils ne pensent ni à la liberté d’expression ni à la liberté de circulation des hommes et des femmes, mais à la liberté de commercer, à la libre circulation des marchandises.”



    AUTRICE, demande de réhabilitation, par Delphine Bretesché (Profession : autrice à oreilles bien faites)
    “Autrice : ça sonne mal. Mais animatrice ou institutrice ça sonne bien. L’oreille n’est pas bien accordée. Autrice… depuis 1582.”


    Balbutiement, défense, par Ariane Arève (Profession : paysagiste et autrice hésitante)
    “Comment l’écrire ? Le « e » doit-il exister et être muet entre le « i » et le « m », ou alors ce « balbutiment » est-il plus simple, et franc, et direct, hétérologiquement ? Je le défends pour le mot qu’il est avec toutes ses voyelles qui nous font balbutier. Abécédaire de voyelles dans le désordre. Ce mot, parce que ces deux « b », ces « b » de « bulbe », balbutiement comme un bulbe de la pensée, elle-même prémisse de la parole, à moins que ce ne soit l’inverse. Balbutiement parce que je ne sais déjà plus comment t’écrire. Balbutiement parce que sans cette hésitation nécessaire de mon palais et de ma langue lorsque je suis émue, qui traduisent que mon cœur bat beaucoup trop vite, parce que, sans cette faille qui me met à nu, à quoi sert ma parole de juge, performative et autoritaire ? Balbutiement, car il contient tous les possibles, tout ce qui n’est pas encore, et va peut-être advenir, non sans peine ; car lorsque je balbutie, incapable d’être efficace avec mon orifice de parole, on m’écoute, enfin ; car finalement, c’est je crois ce balbutiement qui permet ma respiration vitale, cet interstice de la réussite et du doute, où j’aperçois une lune féconde poindre.”



    Care, demande de sursis, par Aurélie Jantet (Profession : sociologue attentive)
    “Un mot à défendre : Le « care ». Ok, c’est un anglicisme, mais ce n’est pas facile à traduire. Je pense que le care, c’est ce qui manque à notre monde. On en parle un peu mais pas partout, pas assez. Contrairement à un autre mot qui est un peu en vogue, la « bienveillance », le care n’a pas de connotation morale immédiate (même s’il a une portée morale). Il désigne une posture qui est d’être attentif, il est de l’ordre du constat. Et dans un même temps, parce qu’il est intrinsèquement relationnel et dynamique, il incite à prendre soin, en étant attentif aux autres, à soi et au monde, ce qui inclut aussi la question écologique. On est en train de mourir d’un défaut de care. Être affecté, concerné. Se centrer sur ce qui compte vraiment. C’est vital. Le care offre ainsi l’occasion d’une résistance contre le cynisme et les logiques productivistes et gestionnaires.”



    Complotisme, témoignagne à charge, par Christophe Chaubet (Profession : physicien sans peur)
    “Mot creux, utilisé à tort et à travers pour discréditer tout discours non conforme au dogme officiel. Il ne veut rien dire, car s’il faudrait être fou pour croire en toutes les histoires de complots, il faudrait l’être aussi pour croire en aucune. Pendant les 3/4 de ma vie, je ne l’avais jamais entendu, au contraire à l’école on m’enseigna tous les complots de l’Histoire y compris ceux sous faux drapeaux. C’est un mot vilain, un mot laid, et d’ailleurs il inspire le dégout. Mais en fait c’est son objet : le complotiste est forcément vil, ou bête dans le meilleur des cas. C’est un mot pour salir, uniquement utilisé par des personnes non respectables, des « chiens de garde », chargés de faire la loi dans les débats. Il permet les amalgames et peut être utilisé pour une chose et son exact contraire, en fonction du « camp » où l’on se trouve. Le bon sens populaire s’est déjà prononcé sur le « complotisme » à travers le proverbe : « c’est la poule qui chante qui a fait l’œuf. » Ce mot évacue en fait le débat, n’exige pas d’argument et met en place une pensée unique. Il ne prend sens que parce qu’il sera répété maintes et maintes fois. C’est un mot dangereux, « perdu » et « lorsque les mots perdent leur sens les hommes perdent leur liberté » (Confucius).”



    Commun, présomption d’innocence, par Stephanie Rosianu (Profession : non renseigné)
    “Le commun, comme lieux de mises en commun. De partages qui mènent à des actions. Pas à des privilèges individuels. Des communs que l’on peut partager, qui peuvent se rencontrer, se refondre pour s’unir. J’imagine d’autres temps où commun voulait dire « banal » puisque la mise en commun n’était pas une question, mais effective, normale. Le monde et les activités étaient communes, il n’y avait pas besoin de le souligner, de s’acharner à se souvenir de ce mot. Maintenant ce mot doit être défendu du système capitaliste, qui fait du commun un produit de consommation et une manière de générer du profit. Le mettre en commun capitaliste, ce sont les open spaces, le crowdfunding qui déresponsabilisent les institutions des leurs devoirs de subventions, le team building, le partage des connaissances pour en fait améliorer la surveillance et le contrôle. Ces appareillages utilisent la mise en commun non pas pour rendre les individus indépendants vis-à-vis du système, mais pour les asservir à ce même système en leur faisant porter la responsabilité de la société. Par exemple une exploitation « cool » puisque gérée par soi-même avec d’autres personnes tout aussi exploitées.”



    Décoloniser, recours, par Thomas Bartherote (Profession : journaliste et auteur reconnaissant)
    “Processus en cours, a besoin de se développer encore. Il y a des dizaines d’univers, de modes de fonctionnement à repenser, à rééquilibrer, avec ce prisme.”



    Esque, demande de réhabilitation, par Hervé Laurent (Profession : meneur de revue)
    “Je veux défendre esque. Du latin esca qui signifie nourriture, appât. Durant mon enfance et mon adolescence, je passais souvent près d’un kiosque vendant des articles de pêche, sur le Vieux-Port (et oui, une histoire marseillaise). Sur un panneau publicitaire dont la peinture s’écaillait au fil du temps, s’étalait un message sibyllin qui lui ne changea jamais : Esques, piades et piadons. Quand je laissais échapper un objet ou que je n’arrivais pas à accomplir une action nécessitant un peu d’adresse manuelle, ma mère me traitait de doigts d’esque. Je suppose que sur le Vieux-Port, les pêcheurs savent tous ce qu’il en est de l’esque ou des esques. Une pâte à appâter le poisson, plus vraisemblablement, si j’en crois l’expression dont usait ma mère, les esques sont les vers qui se tortillent au bout des hameçons où on les a crochetés. Pourquoi défendre ce mot ? Son provincialisme. Et l’humble réalité dont il témoigne. Je la retrouve jusque dans sa forme : esque c’est presque presque. Ou qu’est-ce que c’est ? Une ontologie pas tout à fait aboutie, une identité problématique. Sans compter qu’en tant que suffixe, -esque suggère un à la manière de qui trouble les frontières de l’être et du paraitre.”



    Homme, demande de sursis, par Adel Tincelin (Profession : non renseigné)
    “C’est difficile de pointer un mot du doigt. Je me sens partagé ; j’ai peur de la mise au ban ; ça me met tout de suite en empathie – d’autant que j’ai une certaine affection pour ce mot : il a fait son travail toutes ces années, il sonne comme un mantra, il est même attirant parfois. Pourtant, aujourd’hui, il m’apparait comme suranné, essoré, dépassé ! Ou peut-être simplement mal emmanché… Alors je fais vite. « Homme » fait du wordspreading : comme ces êtres assignés au masculin qui s’affalent et occupent physiquement le territoire, il s’étale, prend la place des femmes au pluriel, prend celle des humains et humaines quand il monte sur son grand H. Il se la raconte, se prétend plus qu’il n’est. Bref, la grande gueule. Ce qui est d’autant plus surprenant que, parfois, il devient difficile, se fait prier : un ongle vernis, une mèche un peu longue, un je ne sais quoi d’insaisissable et hop ! Plus d’homme… Bêcheur !”



    Émotions (gérer ses), plainte, par Aurélie Jantet (Profession : sociologue travailleuse)
    “L’usage de l’expression « Gérer ses émotions ». On peut aussi parler de « gestion émotionnelle ». On entend beaucoup cette -expression, dans le monde du travail comme ailleurs, avec le développement personnel. Elle est composée de deux termes antinomiques à mes yeux. Elle traduit la volonté d’appliquer une logique productive à ce qui est largement de l’ordre de l’imprévu. Il renvoie au mythe, au fantasme, à l’illusion de la maitrise. La raison devrait s’appliquer à tout, y compris à nos émotions, pour les réduire, les simplifier, les canaliser, les réprimer. Résistons !”



    Gloubiboulgua, demande de réhabilitation, par Charlie Tincelin-Perrier (Profession : On n’a pas de profession à 10 ans !)
    “Je veux défendre ce mot parce que je le trouve juste trop hilarant et aussi parce que tout le monde dit que le Gloubiboulgua c’est le « bordel » mais moi je trouve que c’est pas vrai et que ça veut dire plein de choses. (Il est vraiment pas sympa Toulemonde.) Et c’est tout. Je vais t’expliquer tout ça. C’est bizarre, quand j’ai écrit ce texte j’ai été obligée de faire clic droit pour marquer « tout ignorer » pour écrire Gloubiboulgua. Pour moi Gloubiboulgua veut dire plein de choses magnifiques genre… bazar, moche, ou même arc-en-ciel ! Ce que j’aime c’est ce genre de mots où il peut y avoir autant de sens qu’on veut. Vraiment, si tu rêves d’un mot qui veut tout dire… tu l’as trouvé, félicitations ! Et je trouve que c’est nul qu’on ne puisse pas écrire comme on veut tout ce qu’on veut. Si Gloubiboulgua tu veux l’écrire comme ceci : Gloobyboulga, écris-le comme ça !”



    Gouvernance, condamnation, par Jean-Marie Klinkenberg (Profession : linguiste et sémioticien aguerri)
    “Toujours « bonne », aurait écrit Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues, s’il avait connu le mot. Ce qui se dit dans la « bonne gouvernance », c’est que le fait de gouverner les choses est une activité purement technique, plus ou moins bien exécutée, et plus ou moins efficace. Et que, bien sûr, cette efficacité se mesure grâce à une échelle indiscutée, s’imposant à tous. Mais qui ne voit qu’il y a là une imposture monstrueuse ? En effet, une action n’est bonne pas ou mauvaise, efficace ou inefficace, que relativement à des objectifs définis. Et ces objectifs, on peut — on doit — les discuter. La gouvernance, c’est donc la mort du politique. Ou plutôt, c’est l’avènement de la pire politique : celle qui dit qu’il n’y a pas de politique. Que le gouvernement, c’est simplement le management.”



    Iel, présomption d’innocence, par Adel Tincelin (Profession : non renseigné)
    “Iel est belleau, bulle, bellE. Comment ça se déploie, façon virale dans la langue, de décider qu’iel n’y a aucune raison, à priori, d’avoir des pronoms genrés pour elle et lui, et pas pour toi et moi – que je, tu sois seul·e ou que nous vous soyez en groupe. Sauf à croire que je peux décider en gros, vite fait, en gras grossier, que l’autre, les autres s’identifient à tel ou tel genre, de mes yeux de lynx je vois tout à travers de loin. Pour toi, non, je te connais, je sais bien, on a discuté. Mais l’autre, là-bas, c’est ça, c’est sûr : c’est il, c’est elle, c’est blond, c’est brune, c’est grande. Quand je me rapproche, je vois se dessiner les nuances et les délicatesses. Quand on passe au tu, qu’on passe au vous, l’absurdité qu’il y a à vouloir te/vous ranger dans une case bien hermétique me saute à la figure. Et je me garde bien de le faire ! Tu es comme tu me le dis. Alors, si, par cohérence, on dégenre il/elle et ils/elles comme je/tu et nous/vous, ça rouvre sur la fluidité et la respiration. Ça donne la possibilité à l’autre, à iel, de prendre le temps de souffler avant de se voir plaquer un genre, et de se définir pleinement le moment venu. Ça m’allège aussi de la charge de devoir définir son genre à sa place, de chercher des indices, des preuves, des assurances, puis de me lancer yeux fermés en priant pour pas m’être gouré.”



    Indignation, défense, par Bernard Lahire (Profession : sociologue fâché)
    “J’aimerais défendre le mot indignation. L’ouvrage Indignez-vous ! de Stéphane -Hessel en 2010, puis le « mouvement des indignés » en Espagne en 2011, ont remis en scène ce magnifique mot. La capacité d’indignation est un signe de bonne santé démocratique. La liberté, la justice, l’égalité ne sont pas des choses que l’on a mais que l’on arrache en permanence, et qui risquent toujours d’être confisquées. J’ai personnellement des indignations politiques à l’égard du gouvernement français actuel, ainsi que des indignations scientifiques quand je lis des textes savants qui ne tiennent pas la route.”



    Idiosyncrasie, défense, par Pascale Murtin (Profession : autrice, compositrice adaptante)
    “Un mot qui perd actuellement et malheureusement de son mystère par un usage public immodéré est idiosyncrasie. Je l’ai toujours aimé pour l’idiotie qu’il implique quoique je doive inlassablement vérifier dans le dictionnaire si le mésusage que j’en fais n’est pas idiosyncrasique. Voici une réponse expéditive et duelle.”


    Livre, présomption d’innocence, par Kenza Sefrioui (Profession : édition multilettrée)
    “Livre, au pluriel bien sûr, un seul ne suffit pas ; par amour du papier ; en savourant le confort de tenir cet objet, de s’abstraire de ce qu’il y a alentour ; par gout de la culture qu’ils portent ; parce que j’y entends liberté.”



    Moche, condamnation, par Charlie Tincelin-Perrier (Profession : On n’a pas de profession à 10 ans !)
    “Je n’aime pas ce mot, car je pense qu’il est subjectif. Si quelqu’un te dit : « Oh la la ! T’es moche ce matin, Gérard », quelqu’un d’autre te dira : « T’es resplendissant ce matin, Gérard. » (En tout cas ne vous sentez pas coupable si vous le faites, parce que figurez-vous que moi aussi je le fais. C’est mieux de dire : « Je trouve que, ce matin, Gérard, ton nez a une taille inhabituelle. ») Moche peut être vexant. ATTENTION, vous n’êtes pas obligé(e) de dire à Gérard tous les matins que vous le trouvez beau. Mais ne lui dites pas non plus d’un air dégouté qu’il est MOCHE. Alors réfléchissez-y et Gérard restera peut-être votre ami (Lol).”



    Modèle, condamnation, par Driss Ksikes (Profession : écrivain, journaliste, dramaturge, non conforme)
    “Je suis scandalisé par l’usage abusif du mot à connotation mathématique de « modèle » qui fait dorénavant écran à l’extrême diversité des expériences humaines et en fige les représentations.”



    Murmure, défense, par Josiane Boutet (Profession : sociolinguiste discrète)
    “J’aime le mot « murmure » parce qu’il évoque la tendresse, la douceur, la caresse, l’intimité. On écoute en s’endormant le murmure du vent dans la fenêtre entrebâillée, on somnole au murmure du ruisseau qui coule près de la maison. J’aime ce mot parce qu’il réconcilie les humains et la nature. C’est le monde entier qui peut murmurer : des blés qui ondulent dans la brise, des enfants chuchotant dans la nuit pour que les parents ne les entendent pas, des feuilles qui s’agitent mollement. J’aime aussi ce mot pour sa sonorité même. J’aime la répétition de la syllabe « mur » qui lui confère un petit côté enfantin comme dans les doux mots de « papa » ou de « glouglou ». J’aime les sons qui le composent : les consonnes douces que sont le « m » et le « r », la voyelle « u » que l’on peut allonger à l’envi. Enfin j’aime ce mot car, pour le prononcer, nos lèvres se rapprochent, s’avancent et prennent la forme du baiser.”



    Outremer, plainte, par Gerty Dambury (Profession : autrice nommante)
    “Si l’on analyse les noms utilisés pour nommer les ministères, on s’aperçoit très bien du glissement entre « colonies » et « outremer ». Le ministère qui gérait autrefois en France les « outremers » s’appelait clairement le « ministère des colonies ». Il était difficile, après la période des décolonisations (Afrique, Indochine, Maghreb) de maintenir cette appellation de « colonie » quand, depuis 1948, avec la loi de départementalisation, les « vieilles colonies » (Guadeloupe, Martinique, Guyane, La -Réunion) étaient devenues des « -départements français ». On savait que ces « -départements français » conservaient une économie coloniale (interdiction de commercer directement avec ses voisins sans l’accord de la « métropole » et sans que les discussions n’aient eu lieu entre le gouvernement français et les gouvernements caribéens, par exemple). La manière dont le développement de ces territoires est pensé ressortit de la gestion coloniale (pas de développement d’industries, impossibilité d’une suffisance alimentaire, dépendance totale aux importations venues de la « métropole ») et pourtant, pour la France, il n’est pas question de les appeler des « colonies ». D’où le remplacement du terme « colonie » par « département outremer » et du ministère des « colonies » par le ministère des « outremers ». Même l’orthographe a été changée. Avant on écrivait bien « Outre-mer ». On a glissé à l’orthographe « outremer » comme s’il s’agissait d’un substantif en soi et non plus d’une description géographique avec un « au-delà »… Outre-mer = au-delà des mers… Pour ma part, je choisis de nommer chaque pays de son nom usuel (pour l’instant). Je dis LA Guadeloupe, LA Martinique, LA Guyane, LA Réunion, Mayotte, Saint-Pierre et Miquelon. Je parle de chacun de ces pays en singularité afin de bien manifester leur identité spécifique car le terme « outremer » globalise toutes ces régions et crée y compris un trouble géographique, certaines personnes étant persuadées que La Guadeloupe se trouve à côté de La Réunion. Réfléchir sur la manière dont on nomme ces régions et ces pays me semble particulièrement important.”



    Pastèque, accusation, par Lina Bouali (Profession : éditrice allergique)
    “Ignominie qui devrait disparaitre. Effacer son nom, c’est déjà un peu oublier son existence.”



    Péremptoire, condamnation, par Kenza Sefrioui (Profession : éditrice multidegrée)
    “Un mot bête comme une clôture / Un mot bras de fer / Un mot argument d’autorité / Un mot qui appelle de toute urgence l’ironie.”


    Pétrichor, réhabilitation, par Charlotte Thillaye (Profession : éditrice au nez fin)
    “Un mot bête comme une clôture / Un mot bras de fer / Un mot argument d’autorité / Un mot qui appelle de toute urgence l’ironie.”



    Race, condamnation, par Josiane Boutet (Profession : sociologue irrité)
    “Je hais le mot de race. Ce mot qui revient depuis quelque temps en Europe, dans la presse, chez certains politiques ou militants, nous renvoie aux pires moments de notre humanité. Pour moi, il évoque immédiatement le nazisme et sa détestation de la race juive, de la juiverie comme ils disaient, et son cortège d’atrocités commises au nom de la prétendue suprématie de la race aryenne. Je hais ce mot qui véhicule en 2019 une contrevérité totale. On sait par l’anthropologie, par la génétique des populations ou par la biologie qu’il n’y a pas différentes races chez les humains mais une seule race ou espèce humaine qui en cela se distingue des autres espèces vivantes que sont, par exemple, les poissons. Je hais ce mot parce qu’il réduit à néant la pensée des philosophes du siècle des Lumières qui ont œuvré pour concevoir une humanité rationnelle, libre, consciente, égalitaire.”



    Rastrins !, demande de réhabilitation, par Jean-Marie Klinkenberg (Profession : linguiste et sémioticien Wallon)
    “Forme impérative du verbe wallon « rastrinde », signifiant littéralement « restreindre », et passée en français familier de nos régions. « Rastrins ! », c’est « un ton plus bas, je vous prie » ; c’est « eh, oh ! te pousse pas du col » ; c’est « ici, pas de dikke nek, hein fieu ! » ; c’est « Les suffisances matamoresques appellent la finale crevaison grenouillère ». Tous conseils de sagesse dont le besoin se fait sentir en tous lieux et en tout temps, mais particulièrement à l’ère de fesse-bouc, du retour du religieux, des GAFAs et de la réalité augmentée.”



    Sans-papiers, plainte, par Stéphanie Rosianu (Profession : non renseigné)
    “Fiction contemporaine qui vise à déposséder de leurs identités des personnes. Dans le contexte dans lequel ce mot est utilisé, tout le monde a en fait des papiers. Les personnes qui se présentent aux frontières des pays n’arrivent pas sans-papiers. Ce mot est un raccourci qui ment et discrimine. Les sans-papiers. Une masse informe et plaintive. Le mot « papier » se réfère à une matière. Créer le sans-papiers, c’est le déposséder de la part matérielle de l’identité. Ce mot a pour but de dématerialiser l’identité des personnes. Papier non reconnu et non existant. Reprend les codes coloniaux qui visaient à voir les pays colonisés comme non civilisés. (Rhétorique du paysage en friche, des plaines désertes.) L’identité contenue dans un passeport est le ressort des privilèges ou des exclusions. Pas l’identité du nom mais du pays. Dire que quelqu’un est sans-papiers c’est dire qu’il ou elle n’existe pas. N’appartient à aucun pays. Donc ne peux pas entrer. Ah bon ? Si vraiment ce mot signifiait ce qu’il dit, alors une personne sans-papiers devrait en recevoir pour rétablir l’ordre de notre société bien ordonnée, non ? Ce mot stigmatise, maintient une relation hypocrite, donne déjà le dénouement avant même que ça n’arrive. J’aimerais qu’on arrête d’utiliser ce mot. Surtout quand utilisé par des associations qui s’organisent pour aider les personnes considérées en situation irrégulières. Soutien aux sans-papiers… Arrêter d’infantiliser et tout de suite les considérer comme des citoyens pour les laisser sortir du joug d’une société qui minorise, exploite et domine !”



    Suffisament, plainte, par Charlotte Thillaye (Profession : éditrice pro-sobriété)
    “Suffisamment : un piège à -perpétuité. Impossible d’intégrer que c’est un « a » puis un « m » puis un « m ». Cette fois-ci encore, c’est le correcteur automatique qui l’a écrit. Et puisqu’on en veut toujours plus, autant s’en passer.”



    Sur, témoignage à charge, par Hervé Laurent (Profession : éditeur conséquent)
    “Je déteste sur, ou plutôt l’usage qu’on en fait depuis quelque temps. On est ou on va ou on arrive sur. Sur, c’est le tic insupportable qui signale le discours du spécialiste qui te la fait en mode vulgarisation pour te fourguer sa came : « Là, on part sur une senteur boisée… » « On arrive sur un modèle haut de gamme… » On n’est plus devant, ni dans, ni rien d’autrement que sur. L’appauvrissement du surplomb, en quelque sorte. Le discours sur est un discours sûr de son fait, de son droit, de sa légitimité. Le discours de la doxa qui se rêve en science exacte.”



    Toustes, recours, par Jérôme Piron et Arnaud Hoedt (Profession : enseignants et militants en néologie)
    “Toustes pour la contraction de tous et toutes : d’abord parce que je trouve ça joli ; ensuite parce que c’est pratique, je l’utilise souvent, comme dans « bonjour à toustes » ; parce que ça rappelle qu’on a le droit d’utiliser un mot sans demander à personne ; enfin, parce que ça me fait passer pour un féministe à bon compte.”



    Truchement, plainte, par Selim Smaoui (Profession : politiste et chercheur de noises)
    “J’y vois une coquetterie supposément distinguée, qui m’évoque surtout l’acte de torcher quelque chose ou quelqu’un. Tronche, torcher, truchement, je sais pas, j’aime pas. Un usage de distinction. Je ne vois pas autre chose. (Comme tous les mots, vous me direz). Alors que biais, c’est pervers mais aérien. Plutôt que de dire par le biais, on va volontairement dire truchement pour se distinguer en torchant le cul des lecteurs.”



    Viperdre, demande de réhabilitation, par Lina Bouali (Profession : éditrice sifflante)
    “Viperdre : pour la revalorisation de cette espèce et de la notion de perdre.”



    Zen, condamnation, par Milady Renoir (Profession : poétesse pilori)
    “« Bol ou bâton, sois pas con », le ZEN occidental ou la philosophie de l’aimant de frigo. C’est le prétexte pour taire, pour ne rien dire, pour faire semblant, sois ZEN et sois sage et on voit ta culotte et on voit tes veines saillir de ta jugulaire et retourne à la diète ou à la selle. Offre ta fleur éternelle au regard de l’invisible conscience unifiée. L’appropriation culturelle s’ajoutant à la quête de mystères des Occidentaux condamne toute religiosité (qui relie). C’est à l’inverse une captation curative qui ne prend que les aspects esthétiques ou les postures pour envisager se redorer l’égo et le karma. Souvent, on prend ce qui semble ne pas nous ressembler pour mieux le déformer jusqu’à le procréer à son image. Faire de l’autre un soi dit augmenté.”



    Zénith, témoignage à charge, par Luc Schuiten (Profession : utopiste architecte et inversement)
    “C’est le soleil au maximum de sa hauteur dans tout son orgueil et sa fierté. Il nous offre des ombres sur le sol minuscule, alourdi nos visages de grimaces protectrices. Il masque nos yeux par de grandes ombres et rallonge le nez par des protubérances caricaturales. C’est la violence d’un spot qui nous tombe dessus comme une douche, écrasant tout dans l’intensité de ses rayons. Zénith, commence par la dernière lettre de l’alphabet, elle marque la fin d’une progression tout en nuance.”

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